Bâtir la confiance, Donner du sens au futur

La Tribune fr 30.03.2016

En faisant le pari du référendum, le Premier Ministre britannique ose enfin replacer la construction européenne face à ses véritables enjeux : l'Histoire et la démocratie.

Par Jean-Luc Fallou, président de Stratorg.

Le prochain référendum britannique sur l'appartenance à l'Union européenne suscite, sur le continent, toutes sortes de commentaires effarouchés et catastrophistes.

Selon les cas, David Cameron y est dépeint comme un apprenti-sorcier, un maître-chanteur, un joueur insensé, ou encore le jouet d'extrémistes irresponsables. Pourtant, loin de le vilipender, nous devrions au contraire lui témoigner notre reconnaissance.

Car, nonobstant les risques inouïs qu'il fait courir à son propre pays, le Premier Ministre britannique ose enfin replacer la construction européenne face à ses véritables enjeux : l'Histoire et la démocratie.
L'euro, un ciment insuffisant

On l'oublie trop souvent, mais l'Europe est une avancée collective sans précédent, une construction méthodique et pacifique quasiment sans équivalent dans l'histoire de l'humanité. Comme toutes les structures sociales, elle repose sur un contrat invisible, un pacte de réciprocité tacite qui fonde la légitimité et l'engagement de l'organisation vis-à-vis de ses membres.

L'Europe s'est construite sur le rejet absolu de la guerre, et c'est cette promesse qui unit viscéralement les Européens. Mais le plan a si bien fonctionné que la paix entre nos nations semble désormais aller de soi, et les rappels de ce dessein originel par nos dirigeants, eux-mêmes nés après 1945, n'ont plus la force symbolique d'autrefois.

Aussi précieuse soit-elle, notre raison d'être ensemble souffre donc désormais de son évidence et d'être davantage tournée vers le passé que vers l'avenir. Symbolique d'une identité d'abord vécue comme une commodité, l'euro ne constitue pas un ciment suffisant, et les arrangements byzantins qui depuis trop longtemps tiennent lieu de politique commune ont fini par susciter une défiance sourde jusque chez les plus ardents europhiles.
Refonder le pacte européen

Pour restaurer la confiance et la dimension historique du projet européen, il nous faut donc de toute urgence refonder le pacte qui nous unit, redéfinir ce vers quoi nous voulons aller. Et pour cela, il n'y a d'autre voie que la démocratie, seule capable de réengager les peuples.

C'est ce qu'a compris David Cameron et, pour l'Europe du moins, il n'y a pas lieu d'en être inquiet. Bien au contraire. La démocratie effraie les dirigeants européens car ils craignent que les urnes ne défassent ce qui a été si long et si difficile à construire. En cela, ils privilégient l'intégrité de la superstructure à la solidité des fondations, et ils ont tort. Un Brexit n'entraînera ni l'effondrement de l'économie ni l'affaissement politique de l'Europe. Ce que l'Union perdrait dans les statistiques, elle le gagnerait en cohérence, en clarté et en confiance.

Or, de la confiance dépend la vitalité économique, et non l'inverse, et de la cohérence dépend le poids politique, que la taille ne suffit pas à déterminer. L'Europe, ses nations, l'acquis de soixante ans de vie commune ne s'effaceront pas du jour au lendemain.

Brexit ou non, nous trouverons les ressources et la volonté d'inventer un autre mode de coexistence pacifique et prospère, à la condition d'y associer les peuples par la démocratie.
Comprendre les doutes des Britanniques

En tant que Français, nous devrions avoir plus que personne de la sympathie pour les Britanniques. Si la presse populaire s'y complait à cultiver un antagonisme séculaire en faisant de notre pays l'incarnation de toutes les tares continentales, nous autres considérons toujours nos voisins d'outre-manche avec une curiosité amusée et indulgente.

Nous n'oublions pas que nos deux nations sont les plus anciennes du monde occidental, qu'elles ont été les premières en Europe à se doter d'un système démocratique, et qu'à ce titre, nous sommes les uns et les autres à l'avant-garde du désarroi identitaire qui en est la conclusion intime.

Enfin, nos deux pays continuent de supporter amèrement le déclassement consécutif à la Deuxième Guerre mondiale et acté à Suez en 1956. Nous pouvons donc comprendre mieux que personne les doutes qui assaillent les Britanniques, et apprécier à sa juste valeur leur choix de recourir à la démocratie pour y répondre.

Pour toutes ces raisons, remercions donc David Cameron d'avoir osé rouvrir la porte de la démocratie en Europe, et souhaitons-lui bon courage pour affronter ce qui en sortira. Il en aura besoin.